Car peut-être avez-vous remarqué que les opéras joués, en France comme à travers le monde, tournent toujours autour des mêmes noms germaniques et italiens : Händel, Mozart, Rossini, Wagner, Verdi, Puccini et Strauss étant ceux qui reviennent le plus souvent. Seul Carmen, en France, est régulièrement programmé, alors que notre patrimoine musical comporte des ouvrages aussi prestigieux que Fervaal et La Légende de Saint Christophe de d’Indy, Le Roi Arthus de Chausson, Guercoeur de Magnard, La légende de Tristan de Tournemire ou des œuvres lyriques plus légères mais charmantes comme cet inénarrable Mârouf d’Henri Rabaud. C’est bien sûr une injustice — et même une double injustice pour d’Indy et Tournemire qui n’ont pas même connu l’honneur d’un enregistrement discographique — mais c’est aussi une terrible privation pour l’ensemble des mélomanes francophones. Car il est évident qu’un auditeur parlant le français aura toutes les facilités d’accès à un opéra chanté en français, appréhendant le rapport parfois si complexe entre parole et musique, sans parler même des affinités culturelles générales. Pour aimer, ne faut-il pas aussi comprendre, comprendre les subtilités poétiques et prosodiques des livrets d’Ariane et de Padmâvatî, et multiplier ainsi le pouvoir de la musique?


Amanda Borst dans le rôle de Bellangere
dans Ariane et Barbe Bleue à l'opéra de New York.

Malheureusement, il ne suffit pas qu’un chef d’œuvre existe pour qu’il soit reconnu. Vincent d’Indy faisait bien dire à un personnage de son Chant de la Cloche : « l’artiste fait son œuvre et le reste n’est rien », mais ce noble idéal ne résiste guère aux dures réalités de la routine, aux lois commerciales comme aux valeurs politiques, celles qui tuent aujourd’hui l’auteur de Fervaal. Comment le grand public pourrait-il aimer et comprendre les grands chefs d’œuvres, si on ne l’éduque pas dans ce sens et si l’on ne soumet pas à son admiration des ouvrages nobles et variés, conçus dans sa propre langue?

Espérons que cette double programmation d’Ariane et de Padmâvatî amorce le profond changement que tant de musiciens et mélomanes attendent depuis si longtemps. Et pour vous convaincre de la vraie dimension de l’opéra français, prenez donc vos billets pour deux fabuleux voyages, laissez-vous envoûter par l’orchestre luxuriant de Dukas, par les danses de vie et de mort de Roussel et — si vous êtes assez nombreux — peut-être alors pèserez-vous sur les habitudes tenaces et les lourdes conventions du monde de l’opéra.

Opéra de Paris, Théâtre du Chatelet